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vendredi 19 août 2011

Quand le Ministère veut mettre à mort l’Hôpital Public

Ceci est un article que j'avais rédigé pour Asclepieia, un ami avec qui je partage un certain nombre d'idées, de combats, d'opinions, ... Il m'avait laissé tribune libre à l'époque (janvier 2011) et m'a autorisé ce petit recyclage... Merci à lui !


Une fois que l’on est un peu au clair sur le « trou de la sécu » (voir Episode 1), on raisonne au niveau de l’hôpital, toujours pointé de toute part comme le responsable unique de tous les maux de la Sécurité Sociale…
En effet, c’est tellement de sa faute à l’hôpital, que la Direction Générale de l’Offre de Soins (la DGOS, administration centrale dépendante du Ministère de la Santé) a décidé de le punir…
Certes, cela paraît difficile de punir l’hôpital davantage qu’il ne l’est aujourd’hui, puisque la Tarification à l’Activité est devenue la seule et unique source de financement de l’hôpital public (et dans une moindre mesure du Privé à but non lucratif).
Comme l’Etat a fixé les tarifs et qu’ils sont fortement sous-évalués, à chaque fois qu’un hôpital fait un acte peu rentable (par exemple faire de la prévention, recevoir une urgence), il doit compenser en faisant un acte un peu plus rentable (une opération de la cataracte par exemple. Saluons au passage les ophtalmologistes du secteur public qui ne cèdent pas à la tentation… Je me comprends)…
Le souci, c’est qu’il y a souvent plus d’urgences que de cataractes dans les hôpitaux, et du coup, ils sont en déficit…
On en arrive à des situations où, pour faire davantage d’actes, on hospitalise des patients pour faire des soins qui auraient pu se faire à leur domicile (et dans l’intervalle, si on les déplace, la sécurité sociale prend en charge une partie du remboursement des frais de transport).
Toute cette cotation supplémentaire, cela représente une perte de temps incroyable pour les professionnels de santé, qui, pour détourner l’affiche promouvant la civilité malgré l’attente aux urgences, si on ne s’occupe pas de vous, c’est parce qu’on termine le codage…
Complexifions un peu les choses (je suis sûr que c’était suffisamment clair) : si l’on rajoute à cela les disparités d’accès aux soins sur le territoire (répartition médicale), avec, de surcroît, des problématiques sanitaires différentes, on comprend qu’une solution de proximité pourrait être une bonne idée pour apporter une solution efficiente à un territoire.
En effet, on peut comprendre avec un peu de bon sens que les habitants d’une petite bourgade de campagne dans le Nord n’ont pas les mêmes besoins sanitaires que ceux d’une grande mégalopole dans le Sud, et qu’il faut prendre en compte les spécificités locales dans une logique de proximité, avant de dire que, pour faire des économies à très court terme, on va envoyer une brave grand-mère de sa maison à un hôpital à 300 bornes de chez elle…
C’était un peu pour ça que la création des Agences Régionales de Santé (ARS), par la loi Hôpitaux Patients Santé Territoire (HPST), aurait pu être un grand levier : on aurait pu avoir des politiques de santé publiques mieux définies au niveau régional, avec davantage de proximité des structures de soins, en prenant en compte les différents déterminants de santé régionaux…
Le problème, c’est que, à peine avait-on nommé un directeur à leur tête qu’il y a eu un changement de paradigme : en mars 2010 (si ma mémoire est bonne, il s’agissait des régionales), l’organisme chargé de l’organisation des soins (la Direction de l’Hospitalisation et de l’Organisation des Soins, DHOS) change de nom (et de quelques menues fonctions, puisque désormais également en charge de la « défense » du privé à but lucratif) en devenant la Direction Générale de l’Offre de Soins, DGOS.
Déjà au nom, cela met la puce à l’oreille : offre de soins… Élémentaire mon cher Watson : Offre de soins, ça sonne un peu comme dans la loi de l’Offre et de la Demande, comme sur les places boursières, puisqu’il va de soi que ce sont des choses rigoureusement identiques.
Le mode de fonctionnement semble assez mathématique : si j’enlève 1 ici et que j’enlève 2 là, j’attends à ce que -3 fasse un résultat identique voire meilleur… En réalité, ça correspond à -5…
Maintenant que l’on est un peu plus éclairés sur la DGOS, posons-nous sur sa dernière proposition, révélée par Le Figaro (Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur. On ne m’y reprendra pas).
En effet, la DGOS propose très sérieusement de fixer aux hôpitaux un quota d’activité, et de les sanctionner financièrement en cas de dépassement, un peu comme quand les banques vous prennent des agios alors que vous êtes déjà à découvert : on continue à creuser alors qu’on touche déjà le fond !
Là, j’ai du m’asseoir et relire la phrase au calme : la Tarification à l’Activité impose aux Hôpitaux de faire le maximum d’actes, pour être rentables, alors, pourquoi punir d’une amende lorsqu’on fait des efforts pour être rentables ? Faisons une comparaison : c’est comme demander à un pilote d’avion de tourner à gauche et à droite en même temps ! Il se trouvera toujours un décideur pour s’étonner que l’avion s’écrase !
Tout ceci serait contractualisé entre le Ministère de la Santé et les différentes ARS, mais sans aucune référence aux déterminants de Santé, aux limites de l’Organisation des Soins, ou à une vision de Santé Publique, accessible à tous.
Cela ne repose sur aucune espèce de bon sens : Si une région n’est pas équipée pour réaliser un acte technique spécialisé, ou qu’elle n’en réalise pas suffisamment pour assurer une pratique sans risque (contrairement au vélo, la chirurgie, ça s’oublie si on ne la pratique pas), en vertu de quoi toutes les autres régions devraient-elles s’aligner sur elle ?
Ce n’est pas l’égalité, qu’il faut défendre en matière de Santé, mais bien l’équité ! Et plutôt que d’uniformiser la quantité des pratiques, ce qui n’est qu’une source de désadaptation de l’organisation des soins aux besoins de la population, uniformisons la qualité !
A quoi cela peut bien correspondre de dire qu’il faut que 15 % de la population d’une région ait passé une coloscopie ?
Ne faut-il pas plutôt se battre pour l’équité, à savoir que tous ceux qui en ont besoin puissent en bénéficier ?
(Ne passez pas à côté de l’accès aux soins, ça pourrait être un slogan qui porte…  Où peut-on bien chercher tout ça ?)
Rappelons que la densité médicale, d’après le Conseil National de l’Ordre des Médecins, dans son Atlas 2010 de la démographie médicale, est très irrégulière sur le territoire : en moyenne, 309 médecins pour 100 000 habitants, avec les extrêmes : Picardie : 239 m/100 000 hab. vs PACA : 374 m/100 000 hab.
Pourquoi accepter ce nivellement par le bas, alors que l’on pourrait, tout en conservant la proximité, mieux mailler les structures de soins sur le territoire ?
Pourquoi mettre un tel bâton dans les roues des Agences Régionales de Santé, si jeunes et encore fragiles ?
D’autant que,  en plus de mettre la Tarification à l’Activité sur un piédestal, malgré son inefficacité (on a vu l’explosion du déficit depuis 2008), ce système lui donne un rôle encore plus inique.
Il faudra réaliser un nombre exact d’actes : suffisamment pour être rentables, mais pas trop pour ne pas être sanctionné.
Quoi qu’il arrive, à un moment ou à un autre, les patients qui ne pourraient être accueillis dans le public (ou le privé participant au service public, c’est à dire à but non lucratif) seraient dirigés « gracieusement » vers le secteur privé à but lucratif…
En sachant que les médecins qui y exercent, ne sont pas nécessairement salariés, et ne sont pas soumis, en plus, aux mêmes contraintes.
On poursuit le décalage entre public (et privé à but non lucratif) et privé à but lucratif, avec, d’un côté :
  • des patients plus lourds à gérer, chez qui on profite de l’hospitalisation pour régler plein d’autres problèmes de santé, dans une vision plus globale de la santé, en réseau
  • des objectifs chiffrés d’actes
  • une gestion des urgences 24h/24, 7j/7
et de l’autre :
  • une sélection des patients sur des critères financiers, chez qui l’acte est une fin en soi
  • aucun critère chiffré d’actes
et ces deux structures, d’après la Tarification à l’Activité, reçoivent la même subvention de la Sécurité Sociale pour un « acte » donné. Le patient est remboursé sur la même base par la Sécurité Sociale.
Soyons clairs, un patient ne sera accepté en secteur libéral à but lucratif que s’il est à même de payer et que son cas est suffisamment rentable. Cela mettra obligatoirement des gens sur le carreau, et augmentera l’exclusion des malades !
Pour autant, ne tirons pas à boulets rouges sur le secteur libéral à but lucratif, les médecins qui y sont affiliés n’ont ni régime de sécurité sociale, ni possibilité d’avoir des congés payés, des congés de maternité, une reconnaissance d’un Accident du Travail, …
Mettons un peu à part, mais pas trop, le secteur libéral intra-CHU, mais on peut comprendre l’envie des praticiens d’être un peu respectés dans leurs horaires, leur rémunération, leur organisation du travail quand, à l’hôpital, le salaire d’un Chef de Clinique Assistant (minimum bac + 10), est de 1 400 € bruts par mois, avec des horaires entre 45 et 60 heures par semaine, et ce sans les gardes.
Rappelons également que la valeur d’un médecin généraliste est estimée à l’équivalent de 3 menus chez MacDo par consultation, qu’il y passe 20 minutes ou 1h (et qu’un généraliste en secteur 1, garde comme rémunération nette sur sa consultation, l’équivalent des frites et du sandwich d’un seul menu sur les 3…), avec des missions de plus en plus importantes !
Si on ajoute à cela l’absence d’évaluation des pratiques, des certifications relativement difficiles à comprendre, le poids de l’administratif dans la médecine, la pénurie des vocations et la judiciarisation, le cocktail a de quoi faire les beaux jours des assureurs…
Avec tout ça, on tire définitivement un trait sur tout ce qui n’est pas coté dans la Tarification à l’Activité, mais pourtant, la chose la plus précieuse : le temps humain passé avec les patients…
Quel sens donne-t-on à cette Santé-là ?

NDLR: Je vous invite, en attendant l’épisode 3 de cette série d’articles, à signer la pétition du Mouvement de Défense de l’Hôpital Public.

jeudi 18 août 2011

Avant que la Sécurité Sociale ne soit qu’un trou



Ceci est un article que j'avais rédigé pour Asclepieia, un ami avec qui je partage un certain nombre d'idées, de combats, d'opinions, ... Il m'avait laissé tribune libre à l'époque (janvier 2011) et m'a autorisé ce petit recyclage... Merci à lui !

Que l’on soit clair d’emblée, la santé a un coût…
Nous sommes tous conscients, lorsque nous sommes amenés à prescrire des examens, ou des médicaments, que cette prescription représente un coût pour la société, mais que le bénéfice que nous en attendons, pour le patient, pour la société, est bien supérieur à ce coût.
C’est notre travail, au quotidien, de tout mettre en œuvre pour apporter des soins de qualité à chaque individu, c’est rassurant de savoir que, face à l’injustice et la soudaineté de la maladie, l’on sera épaulé.
Cette mission, nous l’avons héritée, entre autres, de la Sécurité Sociale de 1945.
Permettez-moi une petite digression, car, en la matière, il est important de contextualiser et de prendre du recul : la « dictature de l’instant » tue la réflexion, tout faire trop vite et sans prendre le temps de la réflexion, c’est surtout mal faire… (Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite et indépendante de notre volonté.)
Ne faisons pas de rappel sur les évènements historiques précédents la création de la Sécurité Sociale, ni sur le rôle de cet organisme pivot au sein d’un modèle de cohésion sociale empreint d’humanisme, ni sur le programme du Conseil National de la Résistance qui l’a mis au monde, Stéphane Hessel s’en charge bien mieux…
Si l’on raisonnait pragmatiquement, l’on pourrait dire que la Sécurité Sociale, à la période de la reconstruction, avait pour but de maintenir les travailleurs en bonne santé, afin qu’ils produisissent le maximum de biens (remarquez l’emploi de l’imparfait du subjonctif), le plus rapidement possible, dans une période où l’emploi n’était un problème que parce qu’on manquait de travailleurs pour produire tout ce que l’on voulait produire.
C’était également à cette période que poignaient les prémisses du droit du travail, pour des raisons de productivité là encore.
Au final, ces raisons de productivité apportaient un bénéfice en terme de traitement des maladies et de rapports sociaux : mon côté naïf me fait revenir à la définition de la santé de l’Organisation Mondiale de la Santé, également née en 1945 : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ».
On peut donc dire que la réforme de la Sécurité Sociale et du droit du travail étaient en lien direct avec la Santé des Français, dans une vision à long terme, avec un pari simple : le travail finance la santé, qui finance le travail…
C’était une belle boucle, et à l’époque, on comprend pourquoi c’était le Ministre du Travail qui se chargeait de ces questions (toute ressemblance avec …)
Ainsi, avec les 30 glorieuses, le système était plutôt bénéficiaire, les premiers signes de faiblesse se faisant sentir au moment des crashs pétroliers des années 70, mais, bon gré mal gré, sans revenir sur toutes les attaques que la Sécurité Sociale a du affronter jusqu’à ce jour, on voit que le problème du déficit de la Sécurité Sociale commence à devenir inquiétant au début des années 1990.

Les comptes de la sécurité sociale. Source: les échos
Je ne souhaite pas politiser la gestion des comptes de la Sécurité Sociale, mais l’évolution depuis 1968, du solde de la Sécurité Sociale n’est pas très en faveur de nos dirigeants actuels : il y a un bond extraordinaire entre 2008 et 2009, alors que c’était l’année des franchises médicales, des déremboursements, de l’augmentation du forfait hospitalier, …
Sans mauvaise-foi, serait-ce dû aux extraordinaires largesses du paquet fiscal ?
Ne nous attardons pas : revenons à nos moutons (aucun rapport avec le Ministre cité un peu plus haut) et regardons le passé récent, rempli d’exonérations de charges sociales, de déremboursements, de chômage record …
A cause de ces différentes exonérations (niches sociales, une partie du paquet fiscal) et de la diminution des cotisations sociales (moins de travailleurs, donc moins de cotisations), on comprend que, pour ne pas liquider la Sécurité Sociale, des compensations sont venues (heureusement) se greffer dans cette boucle simple travail – santé – travail.
Ces compensations (taxes sur les cigarettes, l’alcool, CSG/CRDS, …) devraient être versées en totalité au budget de la Sécurité Sociale… mais ne le sont qu’incomplètement !
En effet, pour ne citer que l’année 2009, la Commission des Comptes de la Sécurité Sociale pointe une dette de l’Etat à l’égard de la Sécurité Sociale de 3,5 Milliards d’Euros, qui devrait être réduite à environ 800 millions d’Euros en 2010…
Pour pallier le manque, la Sécurité Sociale est bien obligée d’emprunter de l’argent, mais elle ne peut le faire qu’auprès de l’Etat, et naturellement, avec des taux d’intérêts, qui, comme chez les banquiers, laissent douter de la philanthropie du prêt.
En 2009, ce taux était de 3,30 % (et c’était une baisse par rapport à 2008!), en sachant que le taux de refinancement de la Banque Centrale Européenne, qui correspond, grosso modo, aux taux d’intérêts moyens pour les banques à l’époque, était de 2% : il y avait 1,3 % de marge, depuis les comptes sociaux vers le budget de l’Etat !
Avec ce fonctionnement un peu insensé, on arrive à un bilan global sur le déficit cumulé de la Sécurité Sociale (prévu à 87 milliards d’Euros pour 2011), et qui est aujourd’hui la somme de l’insuffisance des recettes (l’Etat ne donne pas tout, les cotisations baissent, il y a des exonérations non compensées), et de l’augmentation des dépenses (remboursement des intérêts d’emprunt).
Il paraît que c’est la faute de l’hôpital… Nous verrons cela dans l’épisode 2 !
Note : Les données citées sont issues du rapport 2010 de la Commission des Comptes de la Sécurité Sociale